• 71 degrés nord

    June 20, 2025 in Norway ⋅ 🌬 5 °C

    Honningsvåg ne sait pas vraiment ce que c'est que l'été. La ville la plus septentrionale de l'Europe, population de 2000 personnes à peine, connaît des hivers relativement doux (-5 degrés) et des étés plutôt frais (maximum 14 degrés environ) . En termes simples, il fait pas mal toujours frette ici, et la journée de notre visite ne constituera pas une exception. Tant s'en faut. Le vent est pénétrant, le froid mord, même mes os glacés.

    En attendant le bus, nous faisons le tour de la ville. 30 secondes plus tard, nous voilà de retour au point de départ. Une rue, quatre commerces, un port. Tout ça fouetté par la bruine et le froid polaire. Habillé comme en hiver, des pelures en veux-tu en v'là, j'avoue que je me demande : qu'est-ce que je fais icitte (ajoutez le sacre de votre choix). Ça doit être doux à Barcelone à la mi-juin, on parle même de grosse canicule en France me dis-je, en essuyant mes lunettes.

    Une chance que la guide autrichienne, Linda, a de l'énergie à revendre. D'un dynamisme peu commun, elle sépare son emploi du temps entre des tours du cap nord l'été, et des expéditions pour voir les aurores boréales en hiver.

    Ce qui attire les foules à Honningsvåg, c'est que le cap nord est à un jet de pierre. Vous avez remarqué que mon "blogue" s'appelle 66 degrés nord. C'est la latitude du cercle polaire. Il y a deux cercles polaires, un en Antarctique, et un en Arctique, où nous sommes. Mais pourquoi se contenter du 66e parallèle quand on peut visiter le point le plus au nord de l'Europe au 71e parallèle! C'est précisément le but de notre tour, aller au bout du monde, au cap nord.

    Après une visite d'un village de pêcheurs pour admirer le poisson séché à l'air libre et une rencontre avec un crabe royal qui vit dans une piscine hors terre, on nous laisse lousses pendant une heure pour arpenter le cap nord. La force du vent est indescriptible. On peine à rester dehors assez longtemps pour prendre quelques clichés, puis on doit rentrer se réchauffer. Du haut de la falaise, je me dis que c'est quand même toute une campagne marketing que d'amener des gens jusqu'ici sous prétexte qu'ils n'iront jamais plus au nord. De retour dans le bus, une collation de renne jerky nous attend. La guide commente au micro mon visage quand je croque dedans. Ce n'est pas pour tout le monde comme elle dit. Certainement pas pour moi.

    Le soir venu, après le souper, le programme annonce que le bateau va passer devant le cap nord vers 20h30. Je prends mon courage à deux mains, et je remets mes pelures pour affronter la froidure. Éric préfère écouter le trio classique. On est libre! Je ne m'attendais pas à ce que la falaise de 300 mètres soit si proche. Un face à face entre le cap nord, que j'en suis venu à personnifier comme l'emblème du froid, du gris et des nuages, et moi. À force de le regarder, j'en viens à le trouver beau, fort, impressionnant. J'oublie la grisaille et je vois la nature dans sa forme la plus brute, intransigeante, dure, injuste, merveilleuse. Je pense à ce qu'il faut être capable d'endurer pour se rendre jusqu'ici et voir, nez à nez, ce rocher qui ne bronche pas devant l'adversité des éléments qui se déchaînent. Quelle sorte de ressources doit-on posséder en soi pour accepter d'habiter une terre aussi inhospitalière?

    Aux admirateurs de la lune, les nuages parfois offrent une pause. (Haïku de Bashô)

    Il peut y avoir de la beauté, aussi, dans le gris. Il faut juste chercher un peu plus fort.
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