J148, Marea del Portillo
21.–23. jan., Cuba ⋅ ☀️ 28 °C
Nous arrivons donc à Marea del Portillo de bon matin, une jolie baie bien protégée, nichée entre les mangroves. Nous ne sommes que deux bateaux au mouillage. Après un peu de repos suite à notre navigation, nous prenons l’annexe pour aller découvrir le petit village.
Nous atteignons une petite plage où sont amarrées cinq barques de pêche en bois. Un petit ponton, fait de quelques planches, nous permet de mettre pied à terre. À peine arrivés, nous croisons Martine et Patrick, le couple de Canadiens rencontrés aux Jardins de la Reine. Tout sourire, ils nous racontent être arrivés il y a quelques jours et être tombés amoureux de ce village où les habitants sont adorables et viennent spontanément discuter. Ils reviennent d’une balade à cheval dans la montagne qui se dresse devant nous, dont les pentes recouvertes d’herbes sèches et de palmiers prennent une teinte dorée sous le soleil. Cela nous donne encore plus envie d’aller à la rencontre des habitants.
Nous commençons à nous balader sous un soleil de plomb, sur de petits chemins de terre battue. Les maisons sont très sommaires mais bien entretenues : on sent que les habitants en prennent soin. Aucun bruit de moteur, seulement quelques chevaux que nous croisons, transportant sur leur dos ou dans des charrettes des provisions et des personnes.
Rapidement, Joséphine vient à notre rencontre. Elle habite une maison à l’angle de la plage et se charge de l’entrée des bateaux dans la baie. Comme nous sommes seulement de passage, en route vers Santiago, nous n’avons pas besoin de démarches particulières. Joséphine nous souhaite la bienvenue et nous propose de faire notre lessive si besoin — et justement, nous avons du linge sale ! Lorsque nous lui demandons le prix, elle ne nous répond pas vraiment : nous comprenons qu’il n’y a pas de tarif fixe, à nous d’estimer, ou même de proposer du troc (médicaments, vêtements, outils…).
Dans ce petit village d’environ mille habitants, il n’y a pas de boutiques. Pour pallier cela, plusieurs habitants proposent à la vente quelques produits de base : pâtes, farine, riz… L’unique point de vente officiel ne permet de payer que par carte bancaire ou en dollars ou euros. Plusieurs habitants nous expliquent cela, et nous avons du mal à comprendre. En réalité, ce magasin ne leur permet pas d’acheter les produits essentiels, car la plupart des Cubains n’ont ni carte ni devises étrangères, seulement des pesos. Nous allons donc beaucoup pratiquer le troc et vider pas mal d’objets que nous n’utilisons plus à bord.
Joséphine nous offre du basilic frais et des oignons, puis nous conseille d’aller déjeuner dans un petit restaurant sur la rue principale du village. Elle décroche son téléphone fixe — à l’ancienne ! — et appelle son amie du restaurant pour vérifier s’il y a de quoi manger. C’est bon. Elle nous explique le chemin ; nous montons jusqu’à la route principale, unique voie bétonnée de la zone. Sur la route, Milady, la gérante du restaurant, nous interpelle :
« C’est par ici ! »
Nous arrivons dans un petit restaurant bien entretenu, aux toits de paille. Nous sommes seuls, mais très bien accueillis. Deux femmes sont là pour nous servir ; elles dressent une jolie table et nous dégustons un excellent repas : du cochon pour Malo, une tortilla pour moi, accompagnée de concombre et du traditionnel riz aux haricots noirs. À la fin du repas, Milady s’assoit près de nous et discute. Elle nous demande depuis combien de temps nous voyageons, comment se passe la vie à bord… Elle nous offre deux beaux concombres de son jardin et un gros sac de caramboles — c’est la saison ! Lorsque nous demandons le prix, elle nous répond que c’est un cadeau. Une générosité à laquelle nous serons confrontés très souvent ici.
Elle nous montre ensuite son chien, attaché à une corde un peu courte, et nous demande si nous aurions une corde plus longue. Nous regardons ce que nous avons à bord. Je m’assure tout de même qu’elle le libère de temps en temps : oui, il n’a pas l’air malheureux. Nous lui demandons également où il serait possible de monter à cheval. Son fils a des chevaux ; sans hésiter, elle décroche son téléphone et l’appelle. Une balade est programmée pour le lendemain matin à 8h30. Ici, tout est simple ✨️
Nous lui parlons aussi de notre association et de notre envie de profiter de notre séjour pour intervenir dans une école. La personne qui aide en cuisine est également institutrice pour les tout-petits. Aucun souci : ils nous accueilleront avec plaisir. Nous passerons voir l’école le lendemain pour nous organiser et découvrir les lieux !
En continuant notre balade, une jeune femme nous demande si nous avons besoin d’œufs ou d’autres fruits et légumes. Pourquoi pas : nous lui proposons de la revoir le lendemain. Elle ne souhaite pas d’argent, mais plutôt des vêtements ou des médicaments. Un peu plus loin, notre attention est attirée par un cochon en train de rôtir sur une broche dans un jardin. La femme de la maison nous aperçoit et nous fait signe :
« ¡Es por aquí! » (c'est par ici!)
Nous entrons par un petit portail et arrivons chez Nadia et Marco. Des amis sont également présents, tous souriants. Nadia est très accueillante et nous fait visiter la maison. Elle nous explique qu’elle avait envie de manger du cochon et que son mari en a trouvé un : aujourd’hui, c’est la fête. Elle nous invite à nous asseoir, nous pose des questions. Un petit chaton vient paresseusement s’allonger sur mes genoux. L’ambiance est chaleureuse. Elle nous montre le potager, avec de nombreux plants de yucca, bananiers, tomates… Ils disposent d’un puits qui leur permet d’irriguer le jardin, une vraie chance dans cet environnement très sec et désertique, où la saison sèche et la saison humide sont fortement marquées.
Marco est menuisier. Il nous montre sa scie et sa ponceuse fabriquées de ses mains, système D. Le tout fonctionne grâce à un moteur électrique fixé sur un arbre, alimenté par de vieilles batteries de téléviseurs. « On se débrouille toujours », nous explique-t-il avec le sourire.
Ils nous proposent de venir dîner le soir même pour manger le cochon, mais nous avons déjà prévu de dîner avec nos amis canadiens. Nous leur proposons alors le lendemain soir, ce qu’ils acceptent avec joie. Tchitchi, l’un de leurs amis présents, bricole une vieille enceinte et nous fait beaucoup rire. Il nous propose aussi de nous emmener à une cascade dans les prochains jours. Rendez-vous est pris : ce sera samedi !
Avant de partir, Nadia nous propose encore de faire une lessive. Nous sommes déjà engagés ailleurs, mais décidément, les gens sont incroyablement gentils. Nous rentrons rapidement au bateau pour prendre une douche et nous couvrir : il y a beaucoup de moustiques ici. Plusieurs habitants nous ont d’ailleurs confié avoir attrapé le chikungunya récemment et souffrir encore de fortes douleurs articulaires.
Le soir, nous retrouvons Martine et Patrick dans le petit restaurant en bord de plage. Une fois de plus, nous sommes accueillis comme des rois, pour moins de dix dollars à deux. Nous passons une très belle soirée ensemble. Ils vivent depuis des années six mois sur leur bateau et six mois au Canada. Ils ont longtemps voyagé sur un monocoque, mais naviguent désormais sur un catamaran :
« On se fait vieux, c’est quand même plus confortable ! », plaisantent-ils.
Nous ressentons pleinement la magie de cet endroit, fait de partage et d’échanges.
Le lendemain, nous rigolons avec Malo : à peine arrivés ici, nous avons déjà un emploi du temps de ministre ! À 8h30, nous arrivons sur la plage et retrouvons Dyron, qui nous attend avec trois chevaux. Ils sont jeunes, à peine quatre ans. L’une des juments est bien pleine, il lui reste deux mois avant de mettre bas. Cela ne me rassure pas totalement, car ce ne sont pas des habitudes de monte auxquelles nous sommes habitués. Mais les chevaux semblent bien dans leur tête, pas maigres, et l’on sent l’attachement de leur maître pour ses bêtes. Ici, les chevaux sont à la fois compagnons, moyens de transport et outils de travail.
Nous montons à cheval, à la manière western, et partons en longeant la mer. C’est magnifique. Dyron nous demande si nous voulons des chemins d’aventure : évidemment ! Et nous sommes servis. Rapidement, les chemins sont encombrés de branches. Dyron ouvre la voie sur sa jument, machette à la main, découpant la végétation. Les chevaux ne bronchent pas : de véritables tout-terrain !
Au fil de la balade, Dyron, un peu taciturne au début, se détend et se confie. Il a 21 ans ; les chevaux sont sa passion, bien qu’il soit de formation cuisinier. Il a appris seul, comme beaucoup ici. Il nous explique que les temps sont plus durs : autrefois, ils laissaient les chevaux paître librement, mais aujourd’hui ils doivent les attacher ou les surveiller de près, car certains sont volés… pour être mangés. Nous comprenons mieux pourquoi tout le village est en demande de bouts de corde usagés.
Nous arrivons près d’une rivière : l’eau est splendide, translucide, dans un décor pourtant désertique. Dyron nous explique qu’en saison des pluies, le lit actuellement sec se remplit d’eau, devenant un lieu de rencontre pour tout le village. Après la cascade, il nous propose de monter vers la montagne. C’est parti !
Nous ne croisons aucune voiture, mais de nombreux villageois à cheval, parfois simplement équipés d’une corde autour de l’encolure et d’un tapis posé sur le dos de l’animal. Nous nous arrêtons ensuite chez Julia, vétérinaire du village. Elle nous offre un peu de miel et des mangues, les premières de la saison. Nous en croquons une à pleines dents : c’est juteux et rafraîchissant sous cette chaleur. Les chevaux réclament leur part : ici, mangues et canne à sucre font partie de leur alimentation ! Julia nous explique que même vétérinaire, ce n’est pas simple : comme pour les humains, il manque de matériel et d’outils.
En montant vers la montagne, Harry, un fermier croisé la veille, nous interpelle :
« Holà amigos ! C’est ici que j’habite. Voici ma plantation de boniatos (une sorte de patate douce). Je vous invite pour le cafecito ! »
Nous lui répondons que nous allons à l’école demain, mais que nous passerons samedi matin. Nous commençons à connaître tout le village.
Nous arrivons sur les pentes aux herbes dorées. La vue est splendide : la baie qui abrite Noam, et à l’ouest, le grand hôtel du village. Celui-ci permettait autrefois aux habitants de générer des revenus, mais depuis le Covid, il n’y a malheureusement presque plus de clients. En redescendant, nous traversons un pré où paissent quelques bovins. Il n’en faut pas plus à Dyron pour nous offrir une démonstration de cow-boy : attraper un veau au lasso ! On adore.
Nous mettons pied à terre en arrivant au village, après une dernière caresse à nos montures. Avant de nous quitter, nous promettons à Dyron de lui ramener un bout de corde. Il tient aussi à nous montrer quelque chose : son coq de combat. La pauvre bête… Ici, c’est une tradition profondément ancrée et une vraie fierté. Les plumes des cuisses sont retirées pour « impressionner » davantage lors des combats. Je n’adhère pas, mais le voyage, c’est aussi découvrir d’autres manières de vivre.
Avant de rentrer au bateau, nous passons à l’école pour voir les salles. Nous sommes accueillis par Yanelis, la professeure de sixta (équivalent du CM2). Elle nous montre les classes et nous dit que nous pouvons revenir le lendemain à 9h. Les enfants, en uniforme avec leurs foulards rouges noués autour du cou, nous saluent avec de grands sourires :
« ¡Hasta mañana! »
En quittant l’école, une dame accompagnée de son fils Gustavo nous interpelle. Elle est enseignante, et son fils est passionné d’apnée ; il s’est même formé au freediving en Dominique. Ils nous invitent à boire un café chez eux. Fiers de nous accueillir, ils nous montrent leur jolie maison. Gustavo sort son diplôme de plongée et son harpon — un énorme harpon à air comprimé — puis nous montre une photo de lui avec une raie léopard qu’il a chassée. Cela nous fait étrange, car cet animal est protégé en Guadeloupe, mais les réalités sont différentes ici.
La maman nous sert un café très sucré, provenant de la montagne. Chaque habitant y récupère du café qu’il fait ensuite griller à la poêle. Il est un peu brûlé et très amer, mais c’est leur production, et c’est bien l’essentiel. Nous les remercions chaleureusement.
Avant de rentrer à bord, nous récupérons notre linge chez Joséphine : incroyable, toute notre montagne de linge est propre ! Nous lui donnons 10 €, et irons lui acheter de la lessive à la boutique, car elle ne peut pas payer en carte ou en devises.
De retour à bord, je prépare la présentation du lendemain pour les enfants : un diaporama en espagnol, avec photos et vidéos de la vie à bord, de plongée et d’animaux marins. Malo continue de travailler sur son CV. Je prépare ensuite une tarte à la carambole pour le dîner chez Nadia et Marco.
Le soir, nous nous rendons chez eux. Leur maison est en bois et ils n’ont plus d’électricité. Heureusement, ils disposent d’une petite lampe sur batterie et d’une fagota, une cuisine au feu de bois alimentée par les chutes de bois de Marco. Nadia et Marco mangent plus tard, mais restent avec nous pour discuter. Nadia nous sert du riz, des haricots noirs, du concombre, des œufs et du porc qu’ils ont gardé spécialement pour que Malo puisse goûter le cochon grillé de la veille.
Nous parlons de tout et de rien, simplement, naturellement. Marco nous montre des photos de pêche : d’énormes mérous de près de deux mètres, impressionnants. À bord de leur petite embarcation en bois, ils partent à la rame et à la voile à plus de 12 kilomètres des côtes pour pêcher. Nous nous quittons avec une embrassade 🫶Læs mere






























